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title: Comment l'irrationalité nous pousse à aimer (et à tuer)
date: 2023-10-24
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  slugs: culture-tuer
  tags: ["culture", "irrationalité", "déchaux", "weber"]
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Je considère une forme d'irrationalité comme le fait de confondre le fait de faire un effort pour surmonter un obstacle (associé à un circuit de la récompense A) avec la récompense d'un circuit de la récompense B. Je considère ensuite la culture comme des pratiques régulières, ainsi qu'un goût pour l'objet de ces pratiques. Par exemple, une culture numérique impliquerait un usage régulier du numérique ainsi qu'un goût pour l'objet de cet usage régulier, c'est-à-dire de la collaboration, de la communication, en un mot de l'interdépendance ou autrement dit, de la solidarité ; les cuisines locales sont de même des pratiques régulières (la préparation de plats) ainsi qu'un goût pour l'objet de ces pratiques (la dégustation de ces plats en famille). Ainsi ce rapport peut-il être parfaitement rationel ou bien intégrer la médiation d'un tiers, comme la famille, ou comme « une » famille – on peut ainsi prendre l'exemple de la « grande famille » de la police nationale, connue pour ses pratiques de violence physique, l'objet de cette violence physique pouvant être, dans de trop nombreux cas, la mort biologique de certains suspects ou de certaines populations plus ou moins explicitement qualifiées par Valérie Pécresse de « criminogènes ». Une telle médiation apporte quelque chose de supplémentaire à la simple articulation des bénéfices de la pratique et de leur objet ; ce quelque chose, qui peut par exemple être de l'amour envers ses proches, me semble alors être de l'irrationnel. Le propre de l'amour est d'avoir une relation privilégiée avec certaines personnes indépendamment des bénéfices biologiques que nos corps ou nos descendances peuvent en tirer, c'est donc un sentiment irrationnel. De même peut-il ne pas s'agir de « haine » du descendant d'immigré mais du plaisir irrationnel d'associer la violence – le fait de surmonter sa résistance – au plaisir d'un autre circuit de la récompense, celui d'une communauté de fascistes, de meurtriers, qui peut directement récompenser cette violence sans que les liens entre cette récompense et le sentiment d'appartenance communautaire ne soient tout à fait clairs et rationnels. 

La rationalité weberienne, selon Jean-Hugues Déchaux, est la cohérence minimale de l'action. Max Weber distingue la rationalité instrumentale (soit la cohérence de l'action par rapport à nos objectifs personnels), la rationalité axiologique (la cohérence de l'action par rapport à nos valeurs), la rationalité affective, et la rationalité traditionnelle. Comme vous pouvez le voir, je me sépare des deux dernières conceptions de la rationalité pour m'intéresser d'un point de vue un peu plus opératoire à la réalisation des intérêts biologiques de l'individu à travers leur satisfaction directe et égoïste, et à travers la défense de ses communautés – des situations de coprésence spatio-temporelle. Encore faudrait-il définir ces communautés comme des groupes de conscience d'une attention mutuelle pour l'expression discursive (à tour de rôle) de ses membres, et donc de l'investissement de temps et d'attention envers les besoins personnels de ces personnes (s'agisse-t-il de « bien performer » dans une entreprise, de rendre un bon rapport), ce qui n'est qu'une composante, un début pas tout à fait réalisé de care (qui consiste ensuite à assouvir ces besoins). 

Dans quelle mesure les récènes [1] nous empêchent-ils de care pour notre entourage ? Dans celle où un blog est censé nous inciter à être plus réflexif·ves sur notre vie quotidienne, alors qu'avec le microblog, la timeline vient faire écran et s'imposer à notre réflexivité ; les opportunités d'auto-stimulation qu'elle représente, en publiant afin de recevoir des notifications d'un autrui vague et uniforme, mais personnifié au moment même où l'on reçoit cette notifiation et cette récompense ; ces notifications procurent un sentiment de fierté d'autant plus attrayant que leur victime peut être confrontée à un plafond de verre, par exemple à la honte des transfuges de classe évoquée par Annie Erneaux ; ainsi les récènes empêchent-ils leurs victimes d'être réellement réflexives et de réellement faire attention aux besoins de leurs proches. 

C'est précisément au moment où elles se créeront un blog, au moment où elles prendront en main un réseau de connaissances personnelles comme Obsidian, où elles seront capables de coucher leurs idées dans un espace sanctuarisé – la publication étant une performance et impliquant donc un impératif de productivité, littéralement incompatible avec toute ambition de self-care, qui implique de prendre du temps pour soi-même, et donc de se mettre en conditions de traiter ses propres besoins comme légitimes –, que les victimes des récènes pourront être attentive aux besoins de leurs proches et par conséquent y répondre de manière positive. 

=> https://obsidian.md Obsidian

Notes
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[1] « Les Réseaux Sociaux Numériques », « les RSN » ou, pour faire plus simple et neutraliser une expression conjuguant « Le Meilleur Des Mondes » à « 1984 » et à « La société du spectacle », « les récènes », terme ni résal ni social, totalement séparé de l'idéal d'un internet libre et massif duquel ces aberrations capitalistes nous éloignent.
