# L'organisation de notre médiocrité

Parler de médiocrité est un mensonge : c'est le qualificatif substantialiste d'un phénomène social et donc relationnel (Latour, 2007), l'emprise. Nous avons dans notre environnement des affordances, des entités non-vivantes qui nous permettent d'accéder à des ressources biocognitives – c'est-à-dire des entités perçues par notre activité cognitive comme utiles à la reproduction biologique, cellulaire, séminale de l'organisme. Nous accédons à ces affordances de manière inconsciente, par exemple en laissant notre femme faire le ménage et gérer les relations familiales, au sein de la famille et avec nos amiis, etc. – cas typique de « médiocrité » masculine –, ou alors de manière consciente, lorsqu'une modification des manières d'accéder à ces ressources implique un travail, justement, d'activité consciente, et c'est là que nous « pensons », du moins que nous en sommes conscientts. L'inaccessibilité de certaines affordances dans notre environnement crée de la frustration – un chien peut aboyer – et leur absence crée de la dépression – un chien peut passer sa journée sur le canapé. L'emprise caractérise les relations nous empêchant de penser correctement. 

Le spectacle est un bon exemple d'emprise : en nous faisant anticiper les comportements d'autrui afin de prévoir le nôtre et de nous y conformer, par exemple lors de l'élection présidentielle à deux tours, il réduit cette anticipation aux caractéristiques les plus accessibles, les apparences des choses évaluées. Cela rend donc nos comportements prévisibles : par exemple, l'élection d'Emmanuel Macron a été le produit d'une ruée un peu désespérée vers un candidat nous évitant un second mandat de François Hollande, le corps social s'est littéralement débattu, quitte à porter des dommages irréversibles aux affordances dont il dépendait et à lui-même, pour sortir des deux ans et demi pendant lesquels Manuel Valls a été Premier ministre. 

En modélisant nos comportements, en considérant nos réactions à un régime d'apparences comme suffisantes, le spectacle permet le développement de tout un ensemble de professions de conception graphique visant à nous empêcher d'agir dans nos intérêts. Alors que l'art permet de poser une limite, de dire « non », le spectacle peut employer les mêmes supports à des fins radicalement opposées : ainsi la communication soignée d'Emmanuel Macron a-t-elle été essentielle à son élection, qui nous semblait, comme celle de Trump, jouée d'avance. C'est évidemment à ce titre que les médias bourgeois, notamment la télévision, peuvent influencer le cours des élections : en se reposant sur la destruction du programme de l'Éducation nationale, il peut faire voter une zone de vulnérabilité sur la base de ce que les autres membres de cette zone de vulnérabilité percevront, c'est-à-dire que Macron, ou que Trump, serait un dynamiteur, un fossoyeur de l'establishment qui a mené, il est vrai, des politiques en elles-mêmes obscurantistes, parfois qualifiées de « neolibérales », depuis plusieurs décennies, en tout cas depuis ma naissance. Le vote utile, non à une profession politique mais à ces personnes, serait un contre-pouvoir : l'élection d'unn présidentt autoritaire met à mal les contre-pouvoirs explicites, comme la Cour suprême des États-Unis, ou le Conseil constitutionnel en France. Élire unn présidentt pas trop pourrii, c'est s'aménager un terrain plus favorable pour militer dans la rue, dans les syndicats, dans les associations loi 1901, au quotidien. Par définition, aucunn présidentt dans un État de droit n'a les pleins pouvoirs, mais iel peut tant bien que mal mitiger les dégâts, nous faire gagner du temps dans une lutte des classes qui joue en notre défaveur. Bref, la spectacularisation empêche de nombreuses personnes de voter dans leur intérêt, et donc de penser correctement, d'utiliser le vote, en tant qu'affordance, pour accéder aux ressources biocognitives dont elles dépendent parfois pour survivre. 

Il en va bien sûr de même concernant la publicité, qui défend autant l'achat d'un produit selon un régime d'apparences que le principe de cet achat. Il s'agit alors bel et bien d'une organisation de notre emprise, autrement dit de notre médiocrité, par des professions connues de toutts et recrutant ouvertement : graphistes, communiquantts, présentataires de journaux télévisés, mercenaires de la voix off et de l'écriture, etc. Le cas particulier de la dégradation du journalisme via la télévision privée peut relever d'une incompétence réelle de ses patrons, incapables de tenir leurs entreprises, d'un désintérêt total de leur part pour ce que nous pensons, ou de la défense explicite de leurs intérêts de classe : en effet, le rasoir de Hanlon nous commande de ne pas voir de la malveillance dans ce que la stupidité suffit à expliquer. La dégradation du journalisme est au fond un problème bien connu : éduquer correctement prend du temps, et les parents, les fonctionnaires, doivent être rémunéréés pour disposer de ce temps. Le care, c'est en premier lieu du temps et de l'attention, symbolisant à l'enfant que l'on est attentiff à ses problèmes, qu'il n'est pas abandonné, puis dans un second temps, bien sûr, la résolution de ce problème, sa protection proprement dite. Les différents rapports que les adultes, qui peuvent trier les informations, et les enfants, qui doivent les accepter telles quelles, peuvent avoir aux programmes de la télévision (ou à l'internet) peuvent donner lieu à une dégradation de l'éducation des seconds, sans que leurs parents ne s'en rendent compte, simplement car comme pour toute entreprise visant à la constitution et à l'entretien d'une rente, les recettes se font dans les marges, qui seront maximisées en augmentant les profits et en diminuant les coûts de production ; comme pour des profs et des parents débordéés, les journalistes des canaux privés de la télévision française, qu'il n'y a pas lieu pour le moment de supposer corrompuus ou politiquement orientéés, sont supposéés faire ce qu'iels peuvent avec les moyens qu'iels ont (et c'est sans doute vrai dans un certain nombre de cas). Mais les paniques morales, en tant qu'entreprenorat de morale (Becker, 1985) autoritaire, défendant des besoins indéfendables, montrent des tentatives explicites et à peine voilés de renforcer l'emprise de la classe contrôlant les ressources planétaires sur les sujets qui les extraient et qui les transforment, qui travaillent à leur compte. La panique morale autour des jeux vidéo a été articulée à une promotion des récènes, les premiers étant, comme le tatouage et le rap, une forme d'art populaire, tandis que les seconds ont promu un biais d'intention hostile, et donc le sentiment diffus que l'État serait, à travers le vote, le garant collectif de la contention de pulsions individuelles nuisibles à la collectivité, alors que l'on sait que les gens disposent d'un stock de connaissances important et que la plupart de leurs décisions sont de bonnes décisions, la démocratie n'étant que le pari que la plupart des votes seront de bons votes. La « meute débile et inculte » vilipendée par Yann Moix, profitant de l'« anonymat » (sic) pour harceler en ligne, n'est ainsi qu'une victime de prédation et de maltraitance, déshumanisée en tant que travailleuse non-rémunérée sur les plans technologique, mercantiles, et désormais normatifs. Seul leur caractère institutionnel, et donc légitime, distingue ces propositions de loi régulières, appelant à imposer aux internautes françaix de communiquer sous leur identité réelle, du troll le plus caractérisé, portant de ce fait atteinte à la légitimité des institutions. Mais il en va de même concernant les paniques morales attaquant la communauté trans, dont je fais partie, qui visent avant tout à attaquer plus profondément les droits de la communauté queer, à partir de quelques victoires cruelles, contre ses membres aujourd'hui les plus vulnérables, afin de rendre ses modèles de masculinité inaccessibles à des hommes straight [1], eux-mêmes sous l'emprise des institutions scolaire et familiale, et qui auraient bien besoin de pouvoir exprimer leurs sentiments, pleurer comme ils le souhaitent, exprimer de l'empathie et de l'affection sans avoir peur de la réaction de leurs pairs… 

D'autres paniques morales peuvent concerner des intérêts rentiers plus terre-à-terre : dans le texte de Becker que j'ai cité, les pharmacienns se sont constitué un monopole sur le cannabis en montant une panique morale de toutes pièces, défendant alors leurs intérêts économiques – autrement dit, leurs intérêts de classe. Mais les paniques morales portant sur l'art et a fortiori sur l'art queer, comme le drag, n'en visent pas en premier lieu les publics déjà acquis mais ceux qui pourraient y trouver des ressources pour se défaire d'une partie de leur emprise. L'enjeu de ces paniques morales et, sans doute, l'un des enjeux de l'application d'une gestion capitaliste à la télévision de masse n'est rien d'autre que la défense de la légitimité illusoire du capitalisme ou, autrement dit, notre conscience de classe. 

BECKER H.S., 1985, Outsiders. études de sociologie de la déviance, Métailié (Leçons de choses). 

LATOUR B., 2007, Changer de société, refaire de la sociologie.



Notes de bas de page
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[1] Une personne queer n'est pas straight, et inversement.
